Plaisirs. Les «free
huggers» s'assemblent pour enlacer les passants.
Soudain, des inconnus vous
offrent un câlin.
Par Laureen ORTIZ. A
Lille, pour Libération.
Il est 16 heures sur la place
centrale de Lille, samedi 28 avril, quand ils se rassemblent sur les marches du
théâtre. Le soleil du Nord donne son maximum : la température est de 30 °C. Dans
une ambiance «peace and love», une trentaine de free huggers font
encore monter le thermomètre : armés de pancartes «câlins gratuits», «free
hugs» en version originale, ils proposent l'accolade aux passants. «On
se sent si bien après. Comme quand on a bu. On se désinhibe, on ose tout
faire», confie Marion, 16 ans, qui cède depuis peu tous les samedis à
l'ivresse de cette nouvelle activité.
«Militantisme». Né en 2004 à Sydney, le «mouvement» Free Hug est parti de la croisade «anti-individualiste» et
«anticonsumériste» d'un certain Juan Mann. Inspiré par les pancartes
accueillant les passagers dans les aéroports, ce premier huggeur s'est campé,
écriteau en main, dans une des rues les plus passantes de Sydney, chopant avec
succès quelques amateurs de câlins. Depuis, plusieurs sites d'adeptes se sont
créés (lire ci-contre). Un clip vidéo du groupe Sick Puppies, largement diffusé
sur YouTube, a achevé de populariser le concept, récemment repris en France dans
un spot de lutte contre la discrimination envers les personnes atteintes du sida
par l'Inpes (Institut national de prévention et d'éducation pour la
santé).
Sur la Grand-Place lilloise,
la chose semble plutôt bien accueillie. «Comment refuser ? C'est tellement
gentil. C'est même rafraîchissant», disent Claire et Cédric, deux
trentenaires huggés. «Allez, monsieur, on ne le dira pas à votre femme
!» lance un adolescent à un policier. La réponse est nette : «Je ne
peux pas, je suis en service», dit Mikaël, qui juge la situation «bon
enfant». Faire des câlins aux gens dans la rue n'est pas encore interdit,
précise-t-il.
Ami des bêtes,
Florian, 16 ans, ne se limite pas aux étreintes humaines. «Je me suis
spécialisé dans le free hug pour chien», dit-il avec fierté. De son côté,
Erwan, un militant écologiste de 27 ans, veut donner du sérieux et du sens au
mouvement. «Les changements sociaux doivent venir de la rue. C'est du
militantisme», glisse-t-il à l'oreille de ceux qu'il enlace, parfois
longuement.
Au coeur de la foule, les
huggeurs font fureur, et parfois du bruit. Certaines étreintes se transforment
en véritables mêlées. «Ça me gêne quand ça vire à l'attentat au bisou. Le
câlin peut être une agression. Je n'ai pas envie qu'on me saute dessus pour un
bisou !» se rebiffe Anthony, 23 ans, étudiant. Plus tard, Erwan fait passer
le message aux plus jeunes : «Il faut respecter la sphère d'intimité. Les
cris, le bruit, c'est contre-productif.» Ceriz, 22 ans, a l'impression de
lutter «contre l'individualisme». Un blondinet de 18 ans lui rétorque :
«Non, merci, je suis un ultralibéral. Pas de câlins gratuits pour moi, ou en
échange d'une cigarette.»
«Qu'est-ce qu'il se passe
ici ?» demande une touriste anglaise à son amie. «Ça doit être un truc
du genre "free hugs day"», lui répond-elle, visiblement au parfum. Si l'on
en croit les sites Internet de huggeurs, la mode a déjà contaminé de nombreuses
villes, de New York à Tel Aviv, en passant par Paris, Clermont-Ferrand ou
Thionville.
«Elan
joyeux». Quant à savoir si le mouvement sera durable, Erwan, qui le
souhaite, pense que «les ados s'en lasseront vite». Jérôme, lui, n'y
voit pas un «gadget de mode» mais l'occasion de «casser les cadres
pré-établis dans un élan joyeux qui dépasse les croyances, les couches sociales
et les âges». Moment utopique, intense et éphémère, le free hug rend
difficile le retour à la réalité. Après trois heures d'embrassades avec des
inconnus, les prosélytes de l'étreinte ont la gueule de bois. «Ça fait une
drôle d'impression, dit Nicolas, tellement on est rempli d'amour, de
ranger ensuite sa pancarte et de baisser la tête dans le
métro.»
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