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Joe el Misterioso

Joe el Misterioso Nouvelles et commentaires à propos de culture alternative, pour la plupart issus de la presse francophone: cinéma, littérature, politique, informatique, musique, concerts, groupes nouveaux, ainsi que coups de cœur persos. Pour la petite histoire, je viens de Valparaiso au Chili et je vis à Montpellier, dans le sud ensoleillé de la France.

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Rebellion..?

Par Joe el Misterioso :: jeudi 31 mai 2007 à 09:13 :: Musique
Rocker et rebelle, une posture rentable.

L'information, stupéfiante, n'a malheureusement fait l'objet que de quelques brèves : Brian Molko, chanteur du groupe de rock Placebo, vient de porter plainte contre un hebdomadaire people qui avait publié une photo de lui en train de promener son bébé en poussette dans les allées du zoo de Vincennes. Le motif ? Atteinte à son image de marginal. Prière de ne pas rire : Brian Molko demande réparation non parce qu'on a dit du mal de lui, mais parce qu'on n'a pas dit du mal de lui !

Pour la première fois - mais cela devait bien arriver -, un artiste présenté par tous les médias comme androgyne, sulfureux et provocateur, bref, comme un rebelle, reconnaît donc que ce portrait n'est qu'une construction médiatique, et qu'en plus c'est son fonds de commerce. Laissons de côté les problèmes juridiques que peut poser une telle requête et intéressons-nous à ce que cette plainte signifie : le décès officiel de la posture du rebelle.

Oui, jusqu'au début des années 1980, le rocker était rebelle, bousculait les codes, faisait avancer les moeurs (sexualité, tolérance, reconnaissance des minorités). Mais depuis vingt-cinq ans, depuis qu'on peut devenir l'un des hommes les plus riches du monde en prônant le "think different", depuis que la pub, la politique et le commerce demandent chaque jour plus d'audace, de non-conformisme et de rupture, la pose rebelle n'est plus vraiment progressiste. Et la glorification des stars rebelles est de plus en plus à côté de la plaque.

Non, Brian Molko n'est pas un rebelle. Il est juste un vendeur de rébellion. Non, nous ne sommes pas obligés de gober tout cru la promo des Rolling Stones qui, pour annuler une tournée, racontent que Keith Richard est tombé d'un cocotier (rock'n'roll !) et qui, pour lancer la suivante, font dire au même Keith qu'il a sniffé les cendres de son père (waouh ! mais cela veut dire que plus les années passent, et plus les Stones sont incontrôlables, trash, dangereux !).

Non, les nouveaux groupes rock comme Plasticines ne sont pas punk. Elles ont juste un bon look, un bon positionnement marketing, mais rien à voir avec les Sex Pistols, "faux" groupe, mais qui bousculait nombre d'autorités dans l'Angleterre des années 1970. On pourrait répondre à ces évidences : "Oui, et alors ?"

Et alors, si on veut que le mot rébellion continue d'avoir un sens, si on veut que le progressisme se réincarne dans des figures, bref, si on veut que la gauche et les médias de gauche proposent un vrai projet de société, il va falloir renoncer à cette posture myope et paresseuse qu'est cette gauche morale qui glorifie les fausses icônes et multiplie les formules incantatoires.

Quand, il y a quelques semaines, tous les médias de gauche s'offusquaient de la mise en examen des commissaires de l'exposition "Présumés innocents", seul Yves Michaud, philosophe et ancien directeur des Beaux-Arts, faisait remarquer sur France Culture que, si l'art veut choquer, que peut-il y avoir de choquant à ce qu'il choque certains ? Pourquoi faudrait-il être choqué que le choquant choque ?

On pourrait multiplier les exemples, comme la défense du film Borat, tellement "politiquement incorrect" que chaque média de gauche, voulant donner des gages d'anticonformisme à ses lecteurs, s'est fait peur en le défendant. Avec, au final, ce résultat étonnant qui aurait dû alerter nos chroniqueurs : ce film subversif, très "politiquement incorrect", a été... unanimement salué par la critique.

Exposition sur l'enfance, Borat, Brian Molko, ces bizarreries - qui n'en sont pas -, deux livres récents, écrits presque au même moment de part et d'autre de l'Atlantique, en ont donné l'explication. Le premier, Révolte consommée : le mythe de la contre-culture (éd. Naïve, 2005), est écrit par deux philosophes canadiens : Andrew Potter et Joseph Heat. Le second, Nous sommes jeunes, nous sommes fiers (Hachette, 680 pages, 25 €), est signé par un critique musical français : Benoît Sabatier.

Deux approches pour un même constat : la rébellion - qu'une certaine gauche morale continue de sanctifier - est presque toujours un positionnement. Et un positionnement rentable puisque le marché de la rébellion gagne, chaque année, des parts de marché... Il serait temps de s'en rendre compte, car refuser cette évidence, c'est conduire la gauche dans une impasse culturelle et politique.

Guillaume Allary, éditeur, est enseignant à Sciences Po.

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