Aigoual, la mémoire
retrouvée.
A
s'esbaudir devant les flancs touffus et verdoyants de l'Aigoual, qui se souvient
encore que la montagne faillit rester pelée ?
Sentinelle du temps sur la
route des vents les plus puissants qui puissent souffler en France, le mont, par
la volonté d'un homme, passa de l'état de désert à celui de luxuriante
forêt. Trente années d'un véritable combat pour arriver à faire prendre racine à
soixante-huit millions d'arbres et redonner la vie à une nature usée par
l'homme.
Un film, un « docu-fiction » comme on dit aujourd'hui,
raconte cette histoire : Aigoual, la forêt retrouvée. La bataille
acharnée du réalisateur, Marc Khanne, et de ceux qui l'ont aidé dans
l'entreprise pour la faire revivre, est bien sûr anecdotique à côté de l'effort
surhumain du forestier Georges Fabre et du botaniste Charles Flahaut pour faire
renaître une forêt dans un monde redevenu presque exclusivement minéral. Mais
ils y sont parvenus et, désormais, le document, pédagogique à souhait, est là
pour garder cette mémoire et témoigner d'une histoire qui, malheureusement, se
répète dangereusement depuis des années sur la planète. Au péril de la forêt et
celui de la Terre.
Ce n'est pas la moindre des qualités de la
démonstration que de tisser un lien en forme d'avertissement, si la
déforestation se poursuit à l'échelle planétaire.
Fin XIXe... Sur les
pentes de l'Aigoual, les pâtures, milieux ouverts, l'ont progressivement emporté
sur la forêt qui a considérablement alimenté les foyers paysans en parallèle.
Là-haut, quand les hivers sont rudes, on ne connaît que le bois de chauffage...
Mais le massif attire les pires tempêtes. C'est le réservoir d'eau de la région,
encore célèbre pour ces « marinades » qui entraînent régulièrement
l'inondation catastrophe des plaines.
Les pâtures sont à leur tour
laminées pour laisser le caillou apparent. Il arrive de plus en plus souvent que
Valleraugue, en bas, soit ravagé par ces déferlantes boueuses que plus aucun
arbre n'arrête.
Sait-on que les alluvions de l'Aigoual ont participé à
l'ensablement du port de Bordeaux ? C'est dire les conséquences lointaines de la
disparition de la forêt... Et que dire de l'exode rural qui menace ce massif
déshabillé de sa richesse végétale ?
C'est à un travail de romain que
s'attaque le forestier Georges Fabre, débarqué de Nancy en Languedoc à la fin de
ce siècle industriel. Son premier combat sera de convaincre les gens d'ici de
participer à l'œuvre de reboisement. Le forestier aura finalement l'adhésion
puis la reconnaissance des Cévenols, mais pas celle de l'administration. Et
mourra « de chagrin » loin des honneurs qu'il méritait.
C'est
aussi cette injustice qui est racontée avec un avertissement en filigrane : il
n'y aura pas toujours des Georges Fabre et des Charles Flahaut pour sauver la
planète.
Tourné il y a un an avec des figurants locaux et des acteurs
professionnels, Aigoual, la forêt retrouvée sera diffusé tout l'été sur
l'Aigoual. « C'est un film de combat et d'histoire, commente le
réalisateur, celui d'une aventure humaine. Le respect de la nature ne pèse
pas lourd face aux exigences économiques. Les deux héros ont réussi parce qu'ils
avaient à la fois une vision de l'avenir et le sens du dialogue. Ils ont protégé
la montagne tout en respectant les hommes qui y vivaient. C'est peut-être une
bonne leçon de politique. »
Elle est toujours d'actualité. Même sur
l'Aigoual.
Pierre RIVAS, Midi
Libre
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