Portrait de femme avec le dessin dans
la peau.
Sophie a une faim à croquer le monde. A tout juste 25 ans, elle
a déjà probablement usé des kilos de crayons, des centaines de feuilles de
papiers et autant de centimètres cubes d'aquarelles. Elle porte avec bonheur,
comme un bagage de luxe qui serait parfois un peu envahissant, le nom de
Crumb.
On ne se débarrasse pas
comme ça d'une histoire familiale qui vous colle à la peau autant que le dessin
indélébile qu'un jour vous avez fait graver à l'encre bleue dans votre propre
chair. « J'ai toujours dessiné, dit Sophie. On me demande si c'est mon
père qui m'a appris à dessiner. Ça ne marche pas comme ça ! Quand ton père
fait du fromage de chèvre, toi, tu le fais naturellement. Quand tes
parents dessinent, tu dessines naturellement. »
Sevrée de télévision,
Sophie, qui a attaqué une scolarité à Sauve à l'âge de 8 ans, a grandi nourrie
de vieux dessins animés, de Betty Boop, « des trucs comme ça, en noir et
blancs », et des musiques du monde sorties miraculeusement d'une fabuleuse
collection de 78 tours, « d'avant 1934 ». Toute une époque qui a fini par
la séduire : « La technique de lavage de cerveau a bien marché. Je me
suis un peu rebellée quand j'avais 14 ans, je me suis mise à écouter Nirvana,
mais bon, je me suis vite remise à la vieille musique. »
Les « comics » de
l'entre deux guerres inspireront aussi directement ses truculents personnages de
Zozo et Zaza qui naissent dans ses « carnets ». « Mon père avait des carnets de dessin. Donc j'en avais
aussi. J'ai grandi avec mes carnets de dessin. C'est le seul truc constant que
j'ai eu dans ma vie. Un truc de la famille, un peu comme un journal intime. J'en
ai depuis que j'ai 5 ans. »
Dans ces carnets, au
fil du temps, fleurit une imagination débridée, s'affirme une personnalité où le
travaille des gènes se conjugue avec la pure créativité. A 17 ans, Sophie quitte
les Cévennes pour conquérir Paris. C'est l'âge d'une prise de conscience :
« Avant, je faisais des
BD j'étais inspirée par ce que faisais mon père. Après, je n'arrivais pas parce
qu'il y avais une sorte de blocage entre l'humour américain et l'esprit
français, ça n'allait pas ensemble. Quand je suis retournée aux Etats-Unis, j'ai
compris que ma vraie culture, c'était celle de mes parents. Ce qui ne m'empêche
pas, quand, j'y suis, de faire la Française à fond... »
Au Etats-Unis, Sophie
va faire l'apprentissage laborieux du tatouage pour en faire un métier, vivre
une autre forme de bonheur de dessiner : « J'ai toujours dessiné sur la peau.
Même quand j'étais petite. J'adore ça. C'est viscéral. C'est un plaisir intense
de tatouer ou de me faire tatouer. » Sur le bras droit, un oiseau, et sur le
gauche, un poème de Dorothy Parker, « une écrivaine juive, humour noir à fond
».
Posée, par raison,
depuis quelque temps à Aulas, Sophie Crumb ne songe à nouveau qu'à reprendre son
envol pour croquer le monde à belles dents mais aussi à grands coups de crayon
: « J'aimerais aller en Russie pour retrouver mes lointaines origines russes.
Et puis continuer à tatouer, à dessiner dans mes carnets. C'est tout ce qui
compte. Pas le faire en ne pensant qu'à l'argent. Je préfère dessiner pour le
plaisir et gagner moins, plutôt que de me forcer à dessiner, gagner plus et être
dégoûtée du dessin. »
Pierre RIVAS
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