PJ Harvey pianissimo.
Rock. La rebelle
signe l’austère «White Chalk», un album jouant la rupture.
Par Philippe
Azoury, Libération.
PJ Harvey CD : «White
Chalk» (Island/AZ). En concert au Grand Rex, 75002, le 16 novembre.
Mon
Dieu, elle est si maigre. Et vêtue de noir, comme pour contredire le titre de
son huitième album, White Chalk («craie blanche»).
Album crayeux, effectivement. PJ Harvey
elle-même a atteint un en-deçà du blanc : sa peau n’a presque plus rien de
vivant. Une glaise anglaise, sur un corps minuscule. Sous les bas résilles, ce
sont ses os. PJ Harvey est belle et malsaine. La sécheresse a fini par gagner.
La gosse entêtée qui posait torse nu, poil sous les bras, souillon littéraire
des campagnes du Dorset, avait 22 ans en 1991. Avec le temps, elle a su dépasser
le punk rock des deux premiers albums, sans rien domestiquer de son
tempérament.
En décembre 2004, fatiguée, trop maquillée, presque
vulgairement vêtue, elle défend Uh Huh Her, album colérique et décevant, sur la
scène d’une boîte de nuit du périph’ dont le propriétaire n’est autre que
Jean-Luc Lahaye. Elle ânonne soudain que ce concert, expédié, sera son dernier.
«C’était un malentendu qui a été repris partout : j’annonçais juste la fin d’une
tournée qui avait trop duré», se défend-elle aujourd’hui. Inconsciemment, il
faut croire que chacun attendait qu’elle prenne ses distances avec le cirque
rock. Et quoi qu’elle en dise, White Chalk est bien l’album d’une revenante, un
de ces disques blessés qui tombent quand on ne s’y attend plus, lâché par
quelqu’un revenu de tout. Composé pour la première fois intégralement au piano,
porté par une harpe aérienne «achetée en Allemagne de l’Est avant la chute du
Mur», le disque ouvre une voie royale à son introspection. «J’ai écrit près de
cinquante chansons. Il en reste onze. Celles écartées avaient contre elles de
ressembler trop vite à du PJ Harvey.»
White Chalk ne ressemble pas à
«du» PJ Harvey. Il ressemble à PJ Harvey : disque maigre, toujours au bord de se
briser, album cerclé de vide où presque aucun titre ne réussit à atteindre les
trois minutes. L’affaire tient en une demi-heure de rétention pure, d’anémie
musicale.
Par sa cohérence et son dénuement, White Chalk semble avoir été
écrit et enregistré folk dans ce Dorset où elle est revenue vivre (pas dans la
ferme des parents, mais presque : une maison de son village d’Abbotsbury, bâtie
par son père). «Vous n’y êtes pas du tout : il a été écrit tout au long de ces
trois années entre Londres, Bristol et Los Angeles et enregistré à Londres» -
entouré d’hommes (le Bad Seeds Mick Harvey, Flood, le fidèle John Parish, ou
encore Eric Drew Feldman, le clavier de Pere Ubu et Captain Beefheart).
A
l’arrivée, cela sonne comme un écho du Marble Index de Nico - disque qu’elle dit
ne pas connaître. Il y a bien le très Shangri-Las The Devil, ou le single When
Under Ether ; mais les morceaux les plus marquants sont systématiquement les
plus bizarres, ceux qui sonnent suspendus à la même note
impuissante.
L’écriture ne s’épargne rien : qui est cette fille qui
demande à sa mère comment faire pour grandir (Grow Grow Grow), qui implore le
pardon («Pour ce vide qu’est devenu ma vie») sur Broken Harp, sinon l’oubli, la
disparition ? Qui est cette amoureuse folle qui ravale sa fierté («Oh Dieu comme
tu me manques/Personne n’écoute», The Piano) qui demande à ses «chères ténèbres»
de la recouvrir une fois encore (Dear Darkness) ?
A mi-parcours, quand commence à se dérouler
Broken Harp, on ne sait pas encore que le disque plonge dans un gouffre humain.
Jusqu’à délivrer, sur To Talk to You, une confession au tombeau, celui de sa
grand-mère («Oh mamie, je suis si seule»). En six titres enchaînés, elle déplace
le propos jusqu’à la littérature : une sœur Brontë rock ? Pourtant, elle récuse
aussitôt toute interprétation autobiographique : «Je refuse de commenter mes
textes. Je n’en suis pas obligatoirement le personnage. L’imagination a sa
part.»
PJ Harvey se ressert une tasse de thé. Chez une autre, cette
réserve passerait pour de l’arrogance. Chez elle, c’est la seule façon noble de
se définir : par le refus, la mise à distance des autres. Elle chante du plus
profond de la réticence. White Chalk, sommet de négation, journal intime
indocile, est pourtant ensorcelant. C’est un piège : si l’on y tombe, impossible
de s’en défaire. La clé d’un tel disque, il faudra aller la chercher chez les
autres. On lance des noms : les folkeuses retrouvées Judee Sill, Vashti Bunyan ?
«Connais pas.» Scott Walker, Nick Cave ? «Non.» Karen Dalton ? «Ah, vous brûlez.
Ces deux dernières années, je les ai passées à écouter Dylan, à lire ses
Chroniques. Puis il y a eu le film de Scorsese, No Direction Home. Sa période
beat au Village fait rêver. Mais rien ne remplace le moment où, sur scène, en
1965, Dylan réussit à se mettre à dos physiquement une partie du public, juste
en entamant son Mister Jones [Ballad of a Thin Man, ndlr] de la manière la plus
agressive possible.»
Soudain, ses yeux déjà immenses s’éclairent
violemment. Polly Jean Harvey se met à mimer Dylan à son clavier. «Je ne sais
pas si un artiste aujourd’hui peut encore risquer physiquement des coups pour
avoir fait l’inverse même de ce que son public attend de lui. Là, j’ai coupé
l’électricité. Comment vont-ils réagir ?»
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