Vicente
Aranda, le moraliste de Barcelone.
On ne le cachera pas, les deux jours
et cinq films qui restent seront insuffisants à cerner Vicente Aranda. Certes,
la filmographie du réalisateur espagnol, arrivé au cinéma sur le tard, à 39 ans,
compte seulement 29 longs métrages mais on se tromperait à penser pouvoir en
siphonner d'une seule inspiration le carburant du fond et de la
forme.
Aussi, modestement, se
contentera-t-on ici de prélèvements.
Le premier tient à
sa biographie : Vicente Aranda est né à Barcelone en 1926, il a donc 10 ans, âge
clé dans la constitution d'une identité, au moment de la guerre d'Espagne,
elle-même point nodal dans l'histoire de l'Europe du XXe siècle et dans celle
des idées. Vicente Aranda en sera marqué à vie. En 1996, il en fait un film,
Libertarias, une évocation du combat libertaire bien plus subtile et
convaincante que Land and Freedom de Loach. Peut-être (deuxième piste)
parce que Vicente Aranda est lui-même issu d'une famille d'anarchistes.
« Quand
j'étais enfant, j'étais convaincu que je vivais dans une maison de fous !
», sourit le cinéaste. S'il ne se considère pas anarchiste, il en a
forcément retenu deux, trois choses. L'essentiel : l'interrogation sur le
collectif et de l'individuel, et une morale. « Vous savez, comparée à la
morale catholique, la morale anarchiste est beaucoup plus exigeante, précise
Vicente Aranda. Eh oui, je n'ai pas échappé à la morale de mon milieu
familial ! Je continue à savoir faire la différence entre une table carrée et
une table ronde, entre ce qui est juste et ce qui ne se fait pas... Alors, oui,
je suis moraliste. »
Il ne faut sans
doute pas chercher ailleurs la dimension sociale et politiquement engagée du
cinéma d'Aranda : « Je préfère le terme de témoin à celui de politique, même
s'il est évident qu'un témoignage est une forme d'engagement, précise
Vicente Aranda. Il y a une nuance à laquelle je tiens : je témoigne, certes,
mais je n'impose pas mes idées. Et d'ajouter, avec un nouveau sourire
malicieux : Remarquez, il me
faut avouer un échec : ce que j'essaie de faire, les critiques ne l'ont jamais
compris. Apparemment, la lecture entre les lignes n'est pas une pratique très
fréquente chez eux. Si elle ne l'est pas chez les critiques, comment voulez-vous
qu'elle le soit chez le grand public ? »
Cette question, sans réponse,
du savoir libérateur (au passage, ça n'est pas pour rien si ses derniers films
s'avèrent de plus en plus didactiques) entraîne une autre, posée avec constance
par Aranda : si notre compréhension du monde achoppe, il en est de même de la
connaissance (et partant, la maîtrise) de notre propre corps. À ce titre, il est
intéressant de noter que Victoria Abril a été sa muse privilégiée dans sa quête
de la représentation la plus honnête, souvent la plus belle aussi, du corps (une
dizaine de films entre 1976 et 2006). « Dans la lutte des sexes, je donne
sans hésitation le pouvoir aux femmes. »
Dans le film
qu'il vient de terminer, Canciones de amor en Lolita's Club, Vicente
Aranda s'intéresse aux claques frontaliers. Ce qui laisse supposer un mélange de
toutes les constances ici rapidement évoquées : critique du machisme et du
libéralisme (c'est souvent idem), point de vue moral, question du corps, place
de la femme... Et encore, on ne vous a pas parlé de la tentation avant-gardiste
qui innerve tous ses films. Un autre jour peut-être.
Jérémy
BERNÈDE
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