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Joe el Misterioso

Joe el Misterioso Nouvelles et commentaires à propos de culture alternative, pour la plupart issus de la presse francophone: cinéma, littérature, politique, informatique, musique, concerts, groupes nouveaux, ainsi que coups de cœur persos. Pour la petite histoire, je viens de Valparaiso au Chili et je vis à Montpellier, dans le sud ensoleillé de la France.

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Boom de literatura

Par Joe el Misterioso :: lundi 24 décembre 2007 à 11:00 :: Livres
 
 
QUE RESTE-T-IL DE 68 ?
 
En Amérique latine, la révolution fut aussi littéraire Grâce à Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez et Carlos Fuentes, la littérature fit "boom" sur tout le continent et finit par accoucher de grands classiques.

Gabriel García Márquez
Au début des légendaires années 1960, un jeune homme imberbe fit trembler les fondations de notre littérature avec le récit des tourments des élèves d'un internat militaire de Lima. La même année, en 1963, un éminent conteur faisait se croiser ses deux villes, celle de naissance et celle d'adoption [Buenos Aires et Paris]. Quatre ans après cette double parution (La Ville et les Chiens de Mario Vargas Llosa et Marelle de Julio Cortázar), le tremblement de terre annoncé eut lieu. Son épicentre se situait dans une localité du littoral colombien, siège d'insolations tropicales et de cérémonials légendaires attestant les avatars de la proliférante famille Buendía. La lave bouillante du volcan Macondo parvint jusque dans les eaux fangeuses du Río de la Plata [à Buenos Aires] et allait bientôt se répandre dans le monde entier.

Ce séisme de la littérature latino-américaine se fit connaître sous le nom aussi rebattu qu'explosif de "boom". L'œil de ce mouvement vertigineux fut Cent Ans de solitude, roman écrit par un Colombien alors plutôt méconnu [Gabriel García Márquez] et que le flair de l'éditeur Paco Porrúa nous fit découvrir.

Les louanges et huées se firent abondamment entendre, mais les premières dépassèrent très vite les secondes. Et Cent Ans de solitude s'imposa comme un événement marquant et un symbole rare dans le champ de la culture de notre continent.

Que s'était-il passé ? Le texte et les circonstances permettent d'expliquer le phénomène.

Revenons sur les circonstances et en particulier sur le contexte politico-économique, qui, riche en signes positifs, incitait à l'optimisme. Le triomphe de la révolution cubaine ainsi que la présence, sur tout le continent, de gouvernements modérément progressistes autorisaient certains espoirs, d'autant que la situation économique était plutôt favorable. A ce contexte faisaient écho, dans le domaine des lettres, la renaissance du secteur espagnol de l'édition, le nombre accru de lecteurs en langue espagnole, l'apparition de revues spécialisées ou largement diffusées, la multiplication des concours, séminaires et congrès littéraires. A cette période, Julio Cortázar avait déjà publié trois grands recueils de récits (Bestiaire, Fin d'un jeu et Les Armes secrètes), Carlos Fuentes l'un de ses meilleurs romans, La Plus Limpide Région, tandis que Vargas Llosa, très jeune encore, avait remporté un prix en Espagne pour Les Caïds.

Les auteurs appelés à devenir les grandes figures du fameux boom disposaient déjà de solides cautions littéraires lorsque les années 1960 les catapultèrent vers une gloire sans précédent. Et, en matière de références, García Márquez n'était pas en reste, avec à son crédit d'excellents articles de presse et deux romans publiés à Bogotá, Des feuilles dans la bourrasque et Pas de lettre pour le colonel, texte bref, métallique et impitoyable.

L'écrivain colombien dut alors batailler sur deux fronts : l'un général, en tant qu'illustre représentant du boom, et l'autre particulier, en raison du vaste retentissement de son œuvre majeure.

Concernant le premier front, il faut rappeler que ces "nouveaux" grands auteurs formèrent alors un groupe où l'on s'autoreconnaissait (et s'autoflattait) mutuellement et qui fut non sans raison taxé de clan, de secte, de loge, de mafia ou encore d'"illustre table ronde". Le fait est que le trio formé par Cortázar, Vargas Llosa et "Gabo" [surnom donné à García Márquez] fonctionna souvent comme un cercle fermé : du moins, est-ce ainsi qu'il fut largement perçu. Une blague racontait que le boom se limitait à quatre fauteuils : sur le principal trônait sans conteste notre compatriote [Cortázar], les deux autres étaient occupés par le Péruvien [Vargas Llosa] et le Colombien [García Márquez], et le quatrième, n'ayant pas de détenteur attitré, accueillait tantôt le Mexicain Carlos Fuentes, tantôt le Chilien José Donoso – certains allant même jusqu'à murmurer les noms des Cubains Guillermo Cabrera Infante et José Lezama Lima.

Sur le deuxième front et pour revenir à Cent Ans de solitude, le livre fut accueilli avec une certaine perplexité. Lorsqu'il publia Marelle, Cortázar était déjà un auteur apprécié dans de larges cercles intellectuels ; Vargas Llosa avait été catapulté depuis Barcelone grâce au prestigieux prix Biblioteca Breve des éditions Seix Barral [en 1963] ; Fuentes, lui, surtout depuis La Mort d'Artemio Cruz (1962), occupait le devant de la scène littéraire mexicaine. Mais ce Colombien, qui en avait jamais entendu parler ?

Ainsi, Guillermo de Torre, directeur littéraire de la maison d'édition [argentine] Losada, avait refusé Des feuilles dans la bourrasque, et aucun des textes du Colombien n'avait connu un quelconque retentissement international. Sur les rives du Río de la Plata, au milieu des années 1960, il n'y avait pas plus de cinq ou six critiques qui connaissaient son existence.
 
Ce qui explique pourquoi la réception de Cent Ans de solitude fut tout d'abord marquée par la méfiance et l'hésitation. Mais le choc ne se fit pas longtemps attendre.

Pour résumer, ce fameux boom fut l'un des épiphénomènes d'un processus plus profond, la modernisation définitive de la littérature latino-américaine. Le réalisme magique n'est qu'une allusion tropicale à certains procédés narratifs portés à leur apogée par la prose sublime de Gabo, et ne fut à aucun moment une marque de fabrique et une étiquette englobant toute la littérature du continent. Au-delà des controverses, Cent Ans de solitude figure parmi les plus grands romans latino-américains, aux côtés des Sept Fous [Roberto Arlt, 1929], d'Adán Buenosayres [Leopoldo Marechal, 1948], de Pedro Páramo [Juan Rulfo, 1955], du Partage des eaux [Alejo Carpentier, 1955], de La Vie brève [Juan Carlos Onetti, 1950], de Moi le suprême [Augusto Roa Bastos, 1974], de Conversation à la cathédrale [Mario Vargas Llosa, 1969], de L'Obscène Oiseau de la nuit [José Donoso, 1970] et d'une petite poignée d'autres. Le roman de García Márquez est aujourd'hui et pour toujours l'un de nos grands classiques.
 
Jorge Lafforgue
Clarín

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