CINÉMA • "Rue Santa Fe" : la
très belle histoire d'une défaite.
Le documentaire de Carmen Castillo, qui retrace l'histoire
collective de la gauche chilienne, est un film difficile à classer et relève du
meilleur cinéma, assure El Mercurio. Ce quotidien conservateur, connu
pour avoir soutenu la dictature de Pinochet, ne peut toutefois s'empêcher de se
demander – inquiet – ce qui se serait passé au Chili si la gauche avait
triomphé...
Calle Santa Fe [Rue Santa Fe] nous est
vendu comme l'histoire d'amour de deux révolutionnaires, mais en fait il n'y est
guère question de la relation entre Miguel Enríquez, leader du Mouvement de la
gauche révolutionnaire (MIR) et Carmen Castillo, réalisatrice du documentaire.
Il ne s'agit pas non plus à proprement parler d'une biographie d'Enríquez.
Calle Santa Fe n'est pas facile à classer. Tout commence au 275 de la rue
Santa Fe, à San Miguel (Santiago), où Enríquez vivait clandestinement avec
Castillo. C'est là qu'il a été tué, le 4 octobre 1974. A partir de cette date
clé, la réalisatrice s'efforce de suivre deux fils narratifs : d'une part
l'histoire collective, celle du MIR, et, à partir de là, celle du Chili, dans un
souci de reconstruction de la mémoire historique ; d'autre part l'histoire
individuelle, où Castillo est aux prises avec la culpabilité, les rancœurs et
les doutes de son passé. Ces deux récits ont beaucoup de points communs, et la
tension demeure tout au long des cent soixante minutes que dure le film. Il faut
dire que Calle Santa Fe relève du meilleur cinéma. La réalisatrice sait
ménager les pauses, les silences. Les scènes actuelles sont soigneusement
photographiées, les images d'archives s'avèrent toujours pertinentes. Certaines
séquences sont particulièrement impressionnantes, comme l'action de
"redistribution" dans la población [au Chili, quartier populaire,
bidonville] La Victoria (Santiago), où, en 1984, des jeunes du MIR distribuent
le contenu d'un camion de Super Pollo [producteur de poulets chilien]. Ou bien
celle où Carmen Castillo, encore enceinte de l'enfant qu'elle allait finir par
perdre – à peine un mois après avoir été blessée par une grenade dans la rue
Santa Fe –, raconte son histoire à un journaliste de Cambridge. Même s'il
manquait à l'époque la voix off de Carmen Castillo, la tension et l'intelligence
sont au rendez-vous.
Ces luttes en valaient-elles la peine ? Telle est
la question autour de laquelle Calle Santa Fe s'articule. Le MIR a été le
parti le plus persécuté par la dictature. Selon la Commission nationale
d'indemnisation et de réconciliation (CNRR), qui, entre 1973 et 1990, a
poursuivi le travail de la Commission Rettig, 440 militants de ce parti ont été
tués (même si le documentaire parle de 800 (sans préciser l'origine de ce
chiffre). Ce à quoi il faut ajouter l'énorme pourcentage de torturés, et, comme
le montre bien le film, le dévouement total qu'exigeait le parti. Ainsi, quand
l'opération Retou [des militants exilés] commence, en 1978, bon nombre des
femmes qui reviennent clandestinement au Chili confient leurs enfants au projet
"Foyer", conçu pour s'occuper d'eux. Carmen Castillo elle-même raconte qu'elle
envoie sa fille, entre 6 et 17 ans, à Cuba, afin de se consacrer à la vie
militante. Etait-ce la peine ? La réalisatrice pose la question avec gravité.
Vers la fin du film, on a le sentiment que la mort de Miguel Enríquez et
celle de ses camarades ont transmis des valeurs qui sont plus que jamais
d'actualité, un exemple que suivent et suivront les plus jeunes. Ainsi, le
documentaire nous montre un Enríquez qui remplit encore des stades, et le MIR y
apparaît comme une organisation puissante, bien que son influence reste
souterraine.
Ceci dit, en tant que spectateur, je me suis demandé ce qui
se serait passé si toutes ces bonnes intentions avaient triomphé. Si non
contentes d'avoir réussi à vaincre Pinochet, elles étaient arrivées au pouvoir.
Le Chili serait-il plus juste ? Plus libre ? Moins inégalitaire ? Une chose est
sûre, il ne serait pas plus démocratique : le MIR se définissait comme
guévariste et le Che, on le sait, ne croyait pas à la démocratie. Le Chili
ressemblerait-il à Cuba ou au Venezuela d'aujourd'hui ? Le film ne pose pas ce
genre de question.
Ernesto Ayala, El
Mercurio
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