Silver Mt. Zion à cordes et à cris.
Postrock.
Le groupe canadien, militant et atypique, sort
un cinquième album.
Recueilli par SOPHIAN FANEN, Libération : mardi
11 mars 2008
Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra &
Tra-La-La Band. 13 Blues for Thirteen Moons
(Constellation/Differ-ant).
Fin 2000 à Montréal, Godspeed You ! Black
Emperor vient de sortir son manifeste sonore, Lift Your Skinny Fists Like
Antennas to Heaven. Le rock instrumental renoue avec la tension progressive des
années 70 en y mêlant des nappes de cordes mélancoliques. Le groupe explose, la
musique de la métropole québécoise se retrouve sous les projecteurs mondiaux, et
Constellation, le label de Godspeed, vend des centaines de ses disques aux
pochettes jusque-là collées à la main. Mais Godspeed attaque déjà son dernier
acte, les musiciens sont vite lassés du message politique qu’on veut leur faire
porter.
Poussés par le guitariste Efrim Menuck, discret
meneur perpétuellement caché derrière ses longs cheveux et sa barbe, une partie
du groupe se replie vers un projet parallèle : A Silver Mt. Zion. Une
respiration pensée sans lendemain, pour faire plaisir à Menuck, qui veut y
expérimenter une musique moins cadrée et… parler de la mort de sa chienne.
Finalement, parvenu au bout de sa démarche musicale, Godspeed est mis entre
parenthèses après un dernier album furieux en 2002, et c’est Silver Mt. Zion qui
prend la relève. Instrumental à ses débuts, le groupe se met à chanter et à
produire un lent blues folk scandé, prostré devant un mur de son au sens
dramatique prononcé. «Plus d’action, moins de larmes» devient le mot
d’ordre.
Devenu Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra
& Tra-La-La Band, le collectif sort cette semaine un cinquième album : 13
Blues for Thirteen Moons. Quatre longues pièces chapitrées qui prolongent le
durcissement sonore entamé depuis quelque temps et laissent parler les mots, là
où les guitares s’exprimaient auparavant. Rencontre avec Efrim Menuck,
porte-parole d’un groupe militant et atypique. Thee Silver Mt. Zion a-t-il
définitivement pris la place de Godspeed ? Oui, de fait. Godspeed c’était trop
de frustration accumulée, un groupe de dix personnes, des concerts complexes. Et
puis la réputation du groupe était bien plus grosse qu’il n’était en réalité.
Nous étions militants, pas politiques ; au fur et à mesure, il est devenu
impossible de modifier l’image que le monde avait de nous. Godspeed n’était pas
un porte-drapeau. Nous avions aussi envie d’une musique moins méthodologique,
qui laisse davantage de place au hasard et à l’improvisation. Les morceaux de
Godspeed étaient très écrits et figés. Silver Mt. Zion est un territoire
d’expérimentation permanente. Pour cet album par exemple, nous avons développé
les morceaux sur scène avant de les enregistrer. Ce qui a fait naître cette
écriture plus directement rock ? Sans doute, mais il y a eu d’autres choses. On
a joué avec Patti Smith [en octobre, au festival Pop Montréal, ndlr], puis
travaillé avec Vic Chesnutt sur son dernier album et une tournée.
Ces expériences nous ont soudé en tant que
groupe scénique, alors qu’au départ Silver Mt. Zion était un projet studio.
Musicalement, ça change beaucoup de choses. Est-ce ce processus qui, d’album en
album, a accentué la place du chant ? Ça, c’est ma partie, et ce disque est plus
important que les autres pour moi de ce côté-là. Il est plus dur parce que 2006
et 2007 ont été des années difficiles, pour des raisons personnelles. J’étais
très triste et en colère, ce qui ressort forcément. Une impression diffuse
traverse les textes, comme une connexion avec le folk et le blues de la
dépression américaine des années 1920-1930. C’est une inspiration ?
Complètement, il y a du Bessie Smith et du Blind Willie Johnson dans les
chansons. Mais aussi quelque chose des premiers albums des Yardbirds, ce blues
britannique nerveux, dans le morceau 13 Blues for Thirteen Moons. 1 000 000 Died
to Make This Sound est pour sa part directement dédié à tous les musiciens
itinérants d’Amérique du Nord, ceux qui expliquaient les problèmes à la
population. On essaie de s’inscrire dans cette tradition.
C’est votre côté politique ? Ce n’est pas tant
de la politique que la vie de tous les jours : la pauvreté, la guerre qu’on ne
veut pas, l’aliénation par le travail, les délires bancaires… Ce sont des enjeux
sociaux qui ne sont pas assez pris en compte au Canada. J’ai quitté mes parents
à 17 ans et pendant trois ans j’avais nulle part où dormir, pas de boulot. La
pauvreté est un combat au quotidien.
Constellation, label échappé. La maison de
disques culte de Montréal continue d’œuvrer à part. S La maison de disques
montréalaise Constellation a fêté ses dix ans l’an dernier, avec la discrétion
qui la caractérise. Ce qui n’empêche pas de se poser quelques questions sur
l’avenir de cette forteresse anachronique, qui, avec ses belles pochettes
cartonnées, ses vinyles 180 g (format de luxe) et des albums numériques lâchés à
contrecœur, poursuit sa route au milieu du flou intégral qu’est le monde de la
musique en 2008.
Efrim Menuck : «Constellation n’a pas vraiment
changé. Nous sommes toujours une communauté soudée, avec pour seul principe de
réinvestir l’argent gagné. Ce qui passe par le financement de notre studio
d’enregistrement et la production de groupe locaux.» Une décision a tout de même
marqué une réelle rupture ces deux dernières années : Constellation a signé des
artistes hors Canada, des Américains. La rockeuse féministe Carla Bozulich, puis
le chanteur folk Vic Chesnutt. Et loin du faste des années Godspeed You ! Black
Emperor, des noms comme Do Make Say Think (postrock instrumental), Sandro Perri
(auteur du beau disque folk Tiny Mirrors en 2007) et Black Ox Orkestar (jazz
klezmer) trouvent une visibilité plus large et rompent avec l’enfermement de
Constellation dans le rock progressif grandiloquent. La suite ? «On croit au
format physique, affirme Efrim Menuck, serein.
Ceux qui aiment la musique ne seront jamais
heureux avec 3 000 albums dans leur disque dur.»
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