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Joe el Misterioso

Joe el Misterioso Nouvelles et commentaires à propos de culture alternative, pour la plupart issus de la presse francophone: cinéma, littérature, politique, informatique, musique, concerts, groupes nouveaux, ainsi que coups de cœur persos. Pour la petite histoire, je viens de Valparaiso au Chili et je vis à Montpellier, dans le sud ensoleillé de la France.

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La Mémoire vaine

Par Joe el Misterioso :: lundi 17 juillet 2006 à 10:09 :: Livres
Isaac Rosa, face aux spectres du franquisme

Martine Silber, Le Monde des Livres

LA MÉMOIRE VAINE d'Isaac Rosa. Traduit de l'espagnol par Vincent Raynaud. Ed. Christian Bourgois, 336 p., 25 €.

Comment un jeune auteur espagnol, né en 1974, un an avant la mort du général Franco, peut-il écrire sur la dictature sans tomber dans tout ce qui a déjà été dit, écrit, filmé, joué, documenté ? Comment travailler sur la mémoire de ce que l'on n'a pu mémoriser ?

C'est le problème auquel se confronte Isaac Rosa dans son deuxième roman,
La Mémoire vaine, alors que le premier, non traduit pour le moment, s'appelait La Malamemoria (la mauvaisemémoire, en un seul mot).

Si des écrivains étrangers comme Malraux ou Hemingway (ce dernier pour un temps) ont été inspirés par cette période, les écrivains espagnols ont bien entendu été les premiers à en utiliser tous les rouages romanesques. Et cela dès les années 1940, avec des auteurs qui ont vécu la guerre civile, comme Camilo José Cela (Prix Nobel de littérature en 1989), Miguel Delibes ou Carmen Laforêt, qui, en dépit de la censure, donnent une vision sans compromis de la misère des années d'après-guerre.

D'autres suivent le même chemin un peu plus tard, puis encore plus tard, Carmen Martin Gaite, Juan Benet, Juan Goytisolo, Rafael Sanchez Ferlosio, Eduardo Mendoza, Juan Marsé, Manuel Vazquez Montalban, Antonio Munoz Molina, Rafael Chirbes...

On aurait pu croire que ce flot - plus d'un millier de romans, sans compter les essais, le théâtre ou la poésie - allait finir par se tarir, mais il n'en est rien. Chaque année s'ajoutent de nouveaux livres consacrés à cette période noire de l'Espagne. Toutefois, depuis quelques années, le roman (comme le cinéma ou la télévision) redonne une place aux vainqueurs, introduit des nuances entre les Bons et les Méchants, la fiction se mêle à la réalité (comme dans Les Soldats de Salamine, de Javier Cercas, Actes Sud, 2002, et "Babel"). Alors, comme le dit en exergue de La Mémoire vaine une citation de Nicolas Sartorius, ancien dirigeant du Parti communiste espagnol, et du journaliste Javier Alfaya, auteurs de La Memoria insumisa (La Mémoire insoumise, Espasa Clape, Madrid, 1999), "quand on lit certains auteurs, qu'on écoute certains hommes politiques et qu'on voit certains films, on a le sentiment que militer contre le franquisme pouvait même être un jeu".

Que pouvait faire notre jeune auteur pour éviter de répéter ce qui a déjà été fait, mais aussi pour échapper à une sorte de fictionalisation du franquisme, phénomène de banalisation, d'acceptation tranquille, qui transforme au fil des années une dictature en vaudeville ?

Autour d'une trame qui tient en quelques mots - les mésaventures d'un professeur d'université, Julio Denis (le pseudonyme de Julio Cortazar pour son premier recueil de poèmes, Presencia), à l'époque des grandes protestations étudiantes de la fin des années 1960, à Madrid, et le destin (peut-être) tragique d'un étudiant, André Sanchez -, Isaac Rosa construit son roman sur un questionnement : "Que faire ? Et surtout comment faire ?"

Ces interrogations vont constituer le fil du roman. L'auteur analyse pas à pas les différentes options qui s'offrent à lui, les passe au crible, les retourne dans tous les sens, en mesure la portée, commente, argumente, décortique, sans qu'un seul instant le roman tourne à la thèse pédante ou à l'essai critique pour initiés.

Le lecteur est le témoin privilégié de la genèse du livre, de la création romanesque, du processus créatif, que l'on appelle cela comme on le voudra, mais il éprouve autant d'amusement qu'en lisant un de ces polars dont la verve procure la moitié du plaisir. Il est conduit à soupeser avec l'auteur la validité de telle ou telle raison d'agir pour les protagonistes, de s'interroger sur tel ou tel trait de personnalité, ou plus subtilement d'évaluer des témoignages sur ce qui s'est peut-être passé. Quand on ne lui propose pas de choisir la version qu'il préfère au cours d'un chapitre entier où les pages sont coupées en deux verticalement, proposant deux textes côte à côte qui relatent le même événement de façon opposée.

"LECTEURS EXTRÉMISTES"

On aimerait pouvoir citer, donner des exemples, mais c'est pratiquement impossible puisque les options - classifiées en a), b), c) ou numérotées de 1 à 7, 8 ou 12 - sont nombreuses et complexes, les descriptions (classifiées ou numérotées) d'une précision exquise et détaillée, bref, il y faudrait des pages. On devra se contenter d'un court extrait forcément choisi de façon aléatoire et absurde.

"Depuis une douzaine de pages, passant outre distance et respect habituels pour l'oeuvre en cours, un groupe de lecteurs extrémistes harcèle l'auteur dans le but et avec l'exigence qu'il introduise un personnage (allant jusqu'à suggérer des profils biographiques, qui pensent-ils, le rendront plus acceptable dans le déroulement du roman) non prévu par l'auteur (...)" Vont suivre les commentaires et les suggestions de ces "lecteurs extrémistes" et même quelques feuillets d'une lettre adressée à l'auteur par l'un d'eux, puis la réaction de l'auteur, etc.

L'ironie d'Isaac Rosa, qui transparaît à travers cet exemple, fait d'autant plus mouche qu'elle s'attaque à l'oeuvre, aux protagonistes, à l'auteur lui-même, jusqu'aux lecteurs, et parmi eux aux critiques.

Et, pendant ce temps-là, nos héros vont vers leur destin, avec son lot de trahisons, de lâchetés, de vérités impossibles et de mensonges certains, jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, qu'ils disparaissent, se fondent, se dissolvent comme s'ils n'avaient jamais existé. Apparaît alors une autre dimension, celle de cette Mémoire vaine ou, pour reprendre les vers d'Antonio Machado qui ont donné le titre original, cette vacuité d'hier qui a engendré un lendemain vide et éphémère, notre aujourd'hui fondé sur l'amnésie d'une transition interminable, devenue possiblement un leurre.

Et le roman prend une valeur universelle. La répression, les disparitions, les rafles, les tortures, les descentes de police, les mouchards, les héros, les anti-héros, les pleutres, la terreur, la censure ne sont pas l'apanage du seul régime franquiste. La perte de mémoire non plus.

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Commentaires

Le lundi 17 juillet 2006 à 11:57, par Joe el Misterioso
Oui, pas facile en effet d'aller au delà des souvenirs des proches et se plonger dans une terreur vieille de plus de 50 ans...

De toute façon, le franqusime et ses sequelles continueront d'hanter l'Espagne pour longtemps encore.

Parfois il vaut mieux ne pas oublier...

Ni olvido, ni perdón.

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