Isaac Rosa, face aux
spectres du franquisme
Martine Silber, Le Monde des
Livres
LA MÉMOIRE VAINE
d'Isaac Rosa. Traduit de l'espagnol par Vincent Raynaud. Ed. Christian Bourgois,
336 p., 25 €.
Comment un jeune auteur
espagnol, né en 1974, un an avant la mort du général Franco, peut-il écrire sur
la dictature sans tomber dans tout ce qui a déjà été dit, écrit, filmé, joué,
documenté ? Comment travailler sur la mémoire de ce que l'on n'a pu mémoriser ?
C'est le problème auquel se
confronte Isaac Rosa dans son deuxième roman, La Mémoire vaine, alors que le
premier, non traduit pour le moment, s'appelait La Malamemoria (la
mauvaisemémoire, en un seul mot).
Si des écrivains étrangers comme
Malraux ou Hemingway (ce dernier pour un temps) ont été inspirés par cette
période, les écrivains espagnols ont bien entendu été les premiers à en utiliser
tous les rouages romanesques. Et cela dès les années 1940, avec des auteurs qui
ont vécu la guerre civile, comme Camilo José Cela (Prix Nobel de littérature en
1989), Miguel Delibes ou Carmen Laforêt, qui, en dépit de la censure, donnent
une vision sans compromis de la misère des années
d'après-guerre.
D'autres suivent le même
chemin un peu plus tard, puis encore plus tard, Carmen Martin Gaite, Juan Benet,
Juan Goytisolo, Rafael Sanchez Ferlosio, Eduardo Mendoza, Juan Marsé, Manuel
Vazquez Montalban, Antonio Munoz Molina, Rafael Chirbes...
On aurait pu croire que ce
flot - plus d'un millier de romans, sans compter les essais, le théâtre ou la
poésie - allait finir par se tarir, mais il n'en est rien. Chaque année
s'ajoutent de nouveaux livres consacrés à cette période noire de l'Espagne.
Toutefois, depuis quelques années, le roman (comme le cinéma ou la télévision)
redonne une place aux vainqueurs, introduit des nuances entre les Bons et les
Méchants, la fiction se mêle à la réalité (comme dans Les Soldats de Salamine,
de Javier Cercas, Actes Sud, 2002, et "Babel"). Alors, comme le dit en exergue
de La Mémoire vaine une citation de Nicolas Sartorius, ancien dirigeant du Parti
communiste espagnol, et du journaliste Javier Alfaya, auteurs de La Memoria
insumisa (La Mémoire insoumise, Espasa Clape, Madrid, 1999), "quand on lit
certains auteurs, qu'on écoute certains hommes politiques et qu'on voit certains
films, on a le sentiment que militer contre le franquisme pouvait même être un
jeu".
Que pouvait faire notre
jeune auteur pour éviter de répéter ce qui a déjà été fait, mais aussi pour
échapper à une sorte de fictionalisation du franquisme, phénomène de
banalisation, d'acceptation tranquille, qui transforme au fil des années une
dictature en vaudeville ?
Autour d'une trame qui
tient en quelques mots - les mésaventures d'un professeur d'université, Julio
Denis (le pseudonyme de Julio Cortazar pour son premier recueil de poèmes,
Presencia), à l'époque des grandes protestations étudiantes de la fin des années
1960, à Madrid, et le destin (peut-être) tragique d'un étudiant, André Sanchez
-, Isaac Rosa construit son roman sur un questionnement : "Que faire ? Et
surtout comment faire ?"
Ces interrogations vont constituer le fil du roman.
L'auteur analyse pas à pas les différentes options qui s'offrent à lui, les
passe au crible, les retourne dans tous les sens, en mesure la portée, commente,
argumente, décortique, sans qu'un seul instant le roman tourne à la thèse
pédante ou à l'essai critique pour initiés.
Le lecteur est le témoin
privilégié de la genèse du livre, de la création romanesque, du processus
créatif, que l'on appelle cela comme on le voudra, mais il éprouve autant
d'amusement qu'en lisant un de ces polars dont la verve procure la moitié du
plaisir. Il est conduit à soupeser avec l'auteur la validité de telle ou telle
raison d'agir pour les protagonistes, de s'interroger sur tel ou tel trait de
personnalité, ou plus subtilement d'évaluer des témoignages sur ce qui s'est
peut-être passé. Quand on ne lui propose pas de choisir la version qu'il préfère
au cours d'un chapitre entier où les pages sont coupées en deux verticalement,
proposant deux textes côte à côte qui relatent le même événement de façon
opposée.
"LECTEURS EXTRÉMISTES"
On aimerait pouvoir citer, donner des
exemples, mais c'est pratiquement impossible puisque les options - classifiées
en a), b), c) ou numérotées de 1 à 7, 8 ou 12 - sont nombreuses et complexes,
les descriptions (classifiées ou numérotées) d'une précision exquise et
détaillée, bref, il y faudrait des pages. On devra se contenter d'un court
extrait forcément choisi de façon aléatoire et absurde.
"Depuis une douzaine
de pages, passant outre distance et respect habituels pour l'oeuvre en cours, un
groupe de lecteurs extrémistes harcèle l'auteur dans le but et avec l'exigence
qu'il introduise un personnage (allant jusqu'à suggérer des profils
biographiques, qui pensent-ils, le rendront plus acceptable dans le déroulement
du roman) non prévu par l'auteur (...)" Vont suivre les commentaires et les
suggestions de ces "lecteurs extrémistes" et même quelques feuillets d'une
lettre adressée à l'auteur par l'un d'eux, puis la réaction de l'auteur,
etc.
L'ironie d'Isaac Rosa, qui transparaît à travers cet exemple, fait
d'autant plus mouche qu'elle s'attaque à l'oeuvre, aux protagonistes, à l'auteur
lui-même, jusqu'aux lecteurs, et parmi eux aux critiques.
Et, pendant ce
temps-là, nos héros vont vers leur destin, avec son lot de trahisons, de
lâchetés, de vérités impossibles et de mensonges certains, jusqu'à ce qu'il n'en
reste rien, qu'ils disparaissent, se fondent, se dissolvent comme s'ils
n'avaient jamais existé. Apparaît alors une autre dimension, celle de cette
Mémoire vaine ou, pour reprendre les vers d'Antonio Machado qui ont donné le
titre original, cette vacuité d'hier qui a engendré un lendemain vide et
éphémère, notre aujourd'hui fondé sur l'amnésie d'une transition interminable,
devenue possiblement un leurre.
Et le roman prend une valeur universelle. La
répression, les disparitions, les rafles, les tortures, les descentes de police,
les mouchards, les héros, les anti-héros, les pleutres, la terreur, la censure
ne sont pas l'apanage du seul régime franquiste. La perte de mémoire non plus.
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