Beauté. Après les Américaines, au tour
des Françaises de succomber aux joies de la manucure et du «nail art».
L'ongle, nouvel «accessoire de
mode»
Par Anne DEGUY, Libération
C'est Yolande d'Aragon qui, en l'an 1429,
lance la french manucure ... si l'on en croit Luc Besson. Quand il
filme la dame sous les traits de Faye Dunaway dans Jeanne d'Arc, ses
ongles limés carré sont artificiellement longs et terminés par une demi-lune
anormalement blanche. La réplique exacte de ceux qu'arborera, six cents ans plus
tard, Ophélie Winter au temps de sa US attitude. Une opération beauté appelée
french à laquelle les Françaises, à l'instar des Américaines il y a
déjà trente ans, ont aujourd'hui succombé.
En résine. «Un
énième truc pour nous faire consommer», soupire la responsable beauté d'un
hebdomadaire féminin. Dans les années 70, les magazines incitent la femme à
prendre soin de ses cheveux à haute dose en investissant dans des
après-shampoings, démêlants, masques, etc. Dix ans plus tard, c'est au tour du
visage avec gommages, anticernes et tutti quanti. Dans les années 90, c'est le
corps tout entier qui doit aller dans ces spas qui surgissent à tous les coins
de rue. Années 2000, ce sont les mains.
Dans les grands
magasins, instituts de beauté, salons de coiffure, hôtels classieux, échoppes
cheap tout le long de la rue du Château-d'Eau (Paris Xe)... Le business de la
manucure pousse partout. «Alors que le marché du vernis à ongles se casse la
figure depuis des années, la prestation de la manucure explose, suivie
maintenant par celui de la beauté des pieds, confirme une spécialiste de
Cosmétique News . On n'a évidemment pas rattrapé les Américaines
pour qui avoir les mains manucurées c'est aussi hygiénique que se laver les
dents.» Néanmoins, «c'est un tel boum que de plus en plus de femmes au
chômage se payent une formation vite fait pour le proposer à
domicile», remarque une esthéticienne de la chaîne L'Onglerie, spécialisée
dans la pose de faux ongles en résine depuis vingt ans.
«A l'époque,
beaucoup de mes clientes n'osaient pas avouer à leur mari qu'elles portaient des
prothèses.» Aujourd'hui, c'est décidément le contraire : la manucure se
réalise en public, entre petites culottes et scies sauteuses dans les grands
magasins autour des «bars à ongles». «La cliente s'assoit sans rendez-vous,
comme dans les cafés, d'où l'appellation "nail bar"», note une responsable
de OPI. Cette marque américaine fait partie des pionniers en France en ayant
installé ses tabourets à feue la Samaritaine début 2000. Le phénomène prend au
Printemps, chez Sephora, et dernièrement au royaume du bricolage, le BHV qui,
avec la marque belge Pro Nails, s'est fait remarquer via ses happy
hours : deux copines-clientes à manucurer pour le prix d'une.
En plus de la
french à bouts blancs (méthode baptisée ainsi par les Américaines,
parce que, tout simplement, ça sonne plus élégant), ces institutions pratiquent
le nail art : peindre sur le faux ongle (appelé «capsule») une «oeuvre»
au vernis ou au pochoir. Le faux ongle étant une extension, et donc très long,
cela donne des couchers de soleil sur la plage, de la dentelle, les logos Gucci
ou Vuitton ou le drapeau tricolore comme Laure Manaudou. Ainsi que des envols
d'oiseaux bleus et rouges, des étoiles brillantes en relief, du piercing, de
vraies plumes collées. «C'est la tendance du R'n'B qui a lancé l'ongle
américain, explique la spécialiste de Cosmetique News . Pour
les 18-25 ans, comme le piercing des dents, l'ongle est devenu un accessoire de
mode.»
Feuille d'or. Les
meilleurs techniciens en matière de tatouage ongulaire sont les Asiatiques, dont
les échoppes ne cessent d'éclore dans la capitale. Dans les vapeurs de colle, au
son d'une ponceuse et à la chaîne, derrière leur petite table en Formica, des
manucures (hommes et femmes), le nez et la bouche masqués pour se protéger des
effluves, travaillent tous les désirs-délires des clientes à la technique de l'
air brush (aérographe qui pulvérise de la peinture). Pour la modique
somme de 30 euros (contre un habituel 75 euros). «Chez les Chinois, c'est
beaucoup moins cher qu'ailleurs, souligne une jeune adepte de l'ongle
américain piercé. C'est pourquoi je peux me permettre de revenir tous les
mois me faire faire de nouvelles décos.»
Si le stylisme
ongulaire connaît ses extravagances, la simple beauté des mains ongles
joliment vernis et limés se lâche également : il y a un an, pour célébrer son
entrée sur le marché français, les manucures autrichiens La Ric proposaient une
crème pour les mains au chocolat avec une (vraie) feuille d'or à 260
euros.