El Perro... démarre
La sensation pop 2006 pourrait bien être
Sarah Assbring, sirène suédoise aux captieuses comptines néo-60's. En concert à
Paris.
Par Gilles RENAULT, Libération.
El Perro del Mar en concert ce
soir, 20 heures, à la Maroquinerie, 28 rue Boyer, 75020. CD «El Perro del Mar»,
V2.
A première vue, quelque
chose cloche. El Perro del Mar n'est pas un groupe, mais, n'en déplaise à
l'anonymat de l'énoncé, l'oeuvre d'une personne seule. Très seule. El Perro del
Mar n'a pas la moindre racine méditerranéenne, malgré sa consonance
hispanisante, mais septentrionale. Voilà le topo : la sensation d'une tiède
brise marine qui cacherait des vents autrement impétueux, synonymes éventuels de
naufrage. Une voix de sirène qui nous enjoint, presque suppliante, «come on
over baby, there's a party going on» (Party), en se gardant bien
de spécifier qu'on risquera fort de se réveiller confus, le lendemain.
Comptines néo-60's aux
effluves faussement candides («la la la la la» du trompeur It's All
Good, choeurs «wop doo wop» à l'envi, en descente de Shirelles, ou
Coming Down the Hill , telle une réponse tardive au
Running up that Hill de l'ex-lollipop Kate Bush), dont le charme
insidieux opère avec la fulgurance propre aux plus foudroyants venins, les dix
chansons d'El Perro del Mar sont la propriété exclusive de Sarah Assbring. De
cette Tara King nordique silhouette élancée, cheveu court, main gantée dans le
livret laconique du CD , on ignorait tout hier encore. Maintenant qu'elle opère
à visage découvert, le voile se lève, sans dissiper pour autant toutes les zones
d'ombre d'un passé tourmenté.
Intime
conviction. La trentaine évasive, Sarah Assbring a grandi dans les
années 80-90 en bordure de Göteborg, deuxième ville de Suède (et premier port du
pays), dont on raconte que ce n'est pas exactement l'endroit le plus riant sur
terre. Petite, Sarah en pince déjà pour l'expression artistique ; mais dès ses
premières leçons de piano, elle acquiert l'intime conviction que «si musique
il y a, elle doit servir à exprimer sa propre créativité, plutôt qu'à régurgiter
les compositions d'autrui». Un point de vue qui ne la quitte pas
lorsqu'elle commence à collectionner les expériences fatalement éphémères
avec la scène alternative locale.
Puis, Sarah Assbring
semble voyager (Espagne, Paris) à peu près autant qu'elle s'égare et s'enfonce
dans de troubles pensées. La musique, qu'elle n'a jamais abandonnée, fait alors
manifestement office de bouée de sauvetage, comme elle l'admet sans détours :
«Certaines chansons du disque ont été écrites tandis que je traversais une
profonde dépression. D'autres l'ont été juste après. Rétrospectivement, je sais
qu'elles m'ont aidée à réapprendre à vivre et à essayer de devenir quelqu'un de
bien. Aussi, je les perçois comme une forme de dialogue avec moi-même cherchant
à envisager les choses sous un jour nouveau.»
Quand bien même
l'artiste assure vouloir «couvrir tout le spectre complexe de l'âme
humaine», la lueur nacrée qui teinte les airs d'El Perro del Mar va ainsi
de pair avec une mélancolie tenace qui ferait écho à d'édéniques sentiments
enf(o)uis. Sans remonter jusqu'à Carole King ou les Shangri Las, d'autres noms
plus récents situent l'état d'esprit ambiant, que valide Sarah Assbring. Julee
Cruise, l'égérie de David Lynch, et Angelo Badalamenti, auteur en 1989 d'un
Floating into the Night dont El Perro del Mar figurerait le pendant
diurne ? «Oui, adolescente, j'adorais regarder Twink Peaks, qui me
fascinait par son ambiance.» Beth Gibbons et son folk saturnien en congé de
Portishead ? «Je l'ai beaucoup écoutée à une époque où je m'interrogeais sur
mon avenir personnel. C'est vrai que certaines de ses chansons m'ont
marquée.» Stina Nordenstam, compatriote à la personnalité si farouche ?
«Depuis le début, je la considère comme une influence majeure. Elle mérite
un respect absolu, au moins en ce sens qu'elle a toujours suivi sa voie sans la
moindre concession.»
Curiosité. L'accueil élogieux reçu par son album a
bien sûr rasséréné Sarah Assbring. Cependant, la curiosité qu'elle inspire
depuis quelques mois n'a apparemment pas eu de répercussion significative sur
son quotidien. Demeurant toujours à Göteborg, elle navigue entre le studio
(écriture, répétitions) et, deux jours par semaine, un emploi à la salle de
concerts locale où elle aime côtoyer «cette atmosphère si particulière qui
entoure les musiciens classiques».
D'une façon générale,
Sarah Assbring dit passer «pas mal de temps seule, à lire et réfléchir»
; et, à cet instant de la confidence, on a peine à imaginer la même
personne en tournée, livrée chaque soir à quelques centaines de regards inconnus
et scrutateurs. «C'est vrai que je ne me suis jamais sentie à l'aise avec ce
type d'exercice. J'essaye de m'en sortir en étant la plus sincère et honnête
possible ; ce dont le public a, j'espère, conscience. Je me focalise sur la
musique et, d'une manière générale, El Perro del Mar apporte une contribution
essentielle à mon équilibre. Aujourd'hui, je ne me sens plus aussi perdue et
angoissée qu'autrefois. Du moins j'espère...»