Reportage
Le "fish and chips"
allégé
Marc Roche. Whitby (Yorkshire) envoyé spécial, Le Monde
Si
par hasard vous avez l'outrecuidance de demander à Sharon, la serveuse du Magpie
Café, la recette de la pâte à frire du "fish and chips", la réponse, d'une voix
rugueuse, venue du fond du Yorkshire, est sans appel : "C'est comme le
Coca-Cola, c'est secret." Dans ce restaurant de Whitby, petit port de pêche du
nord-est de l'Angleterre, on ne badine pas avec la tradition du plat national
qu'est le fish and chips.
On vient en effet de
partout pour communier à Whitby, dans une discrète connivence faite de gestes
partagés, dans la gloire de cette institution. En ce samedi, il a fallu faire
quarante minutes de queue sous la pluie avant de pouvoir accéder, par un
escalier à rampe, à la salle à manger du Magpie Café.
AVEC UNE PURÉE DE
POIS
A l'instar des bonnes
vieilles valeurs de la cuisine d'Albion, les principes du fish and chips sont
éternels. Le poisson, entier, est frit dans le jus de rôti de boeuf. Il est
souvent accompagné de sauce tartare, voire de ketchup. La morue vient largement
en tête du hit-parade des préférences, suivie du haddock, de la plie ou du
merlan. Les frites, larges, pas trop cuites, sont assaisonnées de vinaigre et de
sel. Ce plat qui se moque des modes est servi avec une purée de pois épaisse,
légèrement sucrée. Le pain blanc est conseillé pour caler
l'estomac.
Les puristes ne songeraient
jamais à commander une bouteille de vin blanc. Ils préfèrent le déluge de thé au
lait, voire, pour les plus coriaces, la stout, la bière brune qui remonte à la
nuit des temps. Après la dernière bouchée absorbée aussi lentement qu'une
hostie, il ne reste plus qu'à digérer, à l'aide d'un chocolat à la
menthe.
Il paraît bien loin, le
temps du poisson frit emballé dans un tabloïd - le Sun de préférence, qui,
paraît-il, absorbait bien l'huile. La section des plats à emporter du Magpie
Café sert le poisson dans un papier spécial absorbant. "Malgré la hausse du prix
du poisson, les affaires ne vont pas trop mal, merci. C'est du classique, du
bétonné", affirme Ray, le patron. Le fish and chips reste le numéro un
incontesté de la restauration rapide britannique, loin devant les hamburgers,
currys ou kebabs.
Selon la Sea Fish Industry Authority, l'organisme
britannique de la promotion de la pêche, en 2005, les 11 500 restaurants,
baraques et vendeurs ambulants ont débité 280 000 portions à partir de 60 000
tonnes de poisson. Le chiffre d'affaires de cette industrie florissante
représente plus de 1 milliard de livres (1,5 milliard d'euros). Deux amateurs
sur trois le consomment à la maison.
"Le poisson-frites a un effet de
nivellement social, apprécié des riches comme des pauvres. C'est un repas
consistant, bon pour la santé", indique le chroniqueur gastronomique Terry
Durack. A l'écouter, Winston Churchill appréciait à ce point cette spécialité
qu'il l'avait exclue du rationnement pendant la guerre.
PORTIONS
GARGANTUESQUES
A l'instar des pubs, le fish and chips s'exporte désormais
dans le monde entier, en particulier dans les pays du Commonwealth. Manhattan, à
New York, possède quatre établissements de ce type, aux portions gargantuesques.
A Shanghaï doit s'ouvrir la réplique d'un restaurant du Dorset, où rien ne
manquera sur la table, pas même l'obligatoire vinaigre au malt de couleur
brunâtre made in England.
Mais le fish and chips est aujourd'hui la cible de
la lutte contre l'obésité, devenue la priorité du gouvernement Blair en matière
de santé publique. En effet, les Britanniques se classent désormais au deuxième
rang du surpoids en Europe, derrière les Grecs, mais devant les Allemands. Les
diététiciens dénoncent sa forte teneur en sucre, graisse animale, sel et acides
gras. Une petite portion "pèse" 870 calories en moyenne.
Pour survivre, le
fish and chips se réinvente. L'heure est désormais à la friture à l'huile
végétale, en particulier de tournesol. Un nombre croissant de restaurants
offrent une formule vapeur ou grillée. Le riz ou les pâtes remplacent
progressivement les frites. La sauce est allégée : huile d'olive, salsa,
hollandaise ou aux herbes.
Résultat de cette pincée de fantaisie provoquée
par la chasse aux kilos superflus : les plus grands restaurateurs anglais
mettent le fish and chips - nouvelle formule - à leur menu. Basé en
Cornouailles, le chef Rick Stein a concocté une version moderne en proposant de
la sole, du thon, du maquereau ou du turbot pour remplacer la morue venue
d'Islande, trop souvent congelée. L'Ivy, restaurant de Covent Garden, à Londres,
offre ainsi à sa clientèle branchée une fine tranche de morue grillée, quelques
pommes allumettes et des petits pois vapeur. Aux dernières nouvelles, le
mannequin Kate Moss en raffole.
Magpie Café, 14 Pier Road, Whitby,
Nord Yorkshire, sur Internet : www.magpiecafe.co.uk
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